Mardi 25 août 2009 2 25 /08 /2009 12:43

La suite... (voir partie 3)

Où il sera question de spéculations sur le bouddhisme et Bouddha, du Dalaï-Lama et de blockbusters littéraires. Où le livre de Levine devient une trame de fond tout autant qu’un prétexte à mes propres commentaires, parenthèses et autres digressions .




Dans le parcours que nous propose Levine dans son bouquin, après avoir passé la présentation de celui-ci et le pourquoi de sa genèse, nous attaquons le plat de résistance. Un rapide retour sur Gautama, sa vie, son œuvre. Vraiment rapide. Cela dit, c’est sur ce passage que le ton est donné. Les puristes, ou les intellos du bouddhisme feront des bonds. Il n’y a pourtant pas d’irrévérence dans le propos, c’est juste que Levine emploie ses propres mots, parfois l’argot (toujours à bon escient). Dans un sens, ils ont l’avantage d’être compréhensibles par tous. On ne s’encombre pas de références historiques, il est vrai. Cependant, en annexe, nous pourrons trouver dans la liste bibliographique un ou deux ouvrages consacrés explicitement à la vie de Bouddha. Évidemment, en anglais…


Si l’anglais ne vous inspire pas vraiment, il sera toujours possible de consulter ce titre, par exemple : "Le Bouddha Historique",  Hans Wolfgang Schuman aux éditions Sully. Nous y rencontrerons un Bouddha à visage humain, bien ancré dans les réalités géographiques, sociales, politiques et spirituelles de son époque… La légende dorée s’y prend une claque. Levine, à sa manière, par le ton direct et familier, fait la même chose, brossant,  du coup, un portrait de Gautama, qui le rend plus proche de nous.  Et c’est une sacrée bonne idée, car si c’est un résumé qui ne s’attache qu’aux grandes lignes, commencer le "Basic Training" en rappelant les faits autour de Bouddha, ce n’est pas du luxe ! J’ai vraiment lu pas mal de bouquins sur le sujet, et finalement, rare sont ceux qui exposent, même brièvement, un rappel de la vie de Bouddha. C’est un manque réel.


En effet, le vrai problème est que notre vision de la vie de Gautama est parcellaire. Tout simplement, parce que dans la plupart des titres que nous trouvons sur le (super) marché du bouddhisme, sont évoqués tels ou tels épisodes de la vie de bouddha, en illustration du propos de l’auteur. Ce qui est tout à fait normal. Mais, par conséquent, il n’est pas évident de se faire une idée, sans tomber dans une sorte d’idéalisation, ou l’imaginaire du lecteur se taille la part du lion…  Et si je rajoute que selon les traditions, des bouddhas, il n’y en a pas eu qu’un… on n’est pas dans la mouise.


J’ouvre une parenthèse, pendant que j’y pense et parce que je suis passé par là aussi. La plupart du temps, quand nous cherchons à nous documenter sur le bouddhisme, les têtes de gondoles dans nos "librairies" du coin, petites ou grandes, nous tombons sur et achetons parfois les ouvrages d’un certain Dalaï-Lama.  Le très médiatique "Chef Spirituel du Bouddhisme Tibétain" (lui-même est un moine de l’école des Gelugpas. Là, ça se complique… Mince, y’a plusieurs écoles aussi ???) et "Chef Politique Temporel du Tibet libre"… Bon du gouvernement en exile du Tibet libre.


Les éditeurs ne s’y trompent pas, eux aussi sont là pour gagner de l’argent, comme tout le monde. Et ont flairé le bon filon. La publicité, dans le cas du vénérable Lama, est gratuite. Il est régulièrement sur le devant de la scène politique internationale, en sa qualité de prix Nobel de la paix, militant pacifiquement depuis plus de cinquante ans, non pas pour l’Independence du Tibet, mais pour sa réelle autonomie, en vertu de la Constitution chinoise. Pour nous, par conséquent,  il est difficile de passer outre. Il est l’exemple type de la figure connue par tous, dont le nom est un gage de crédibilité pour tout ce qui serra publié en portant son estampille. Dans le même temps, entre nous, achèteriez-vous les yeux fermés un bouquin dont le titre serait : Le Visuddhimaga ??? Non. Il est plus tentant d’acheter un bouquin, dont la couverture s’orne de la bonne tête joviale de Sa Sainteté…


Il faut bien avouer que lorsque l’on parle de bouddhisme avec notre voisin de palier, ou au bistro après l’boulot,  c’est sa trombine qui vient à l’esprit. Souvent, pour nos yeux tout ébahis d’Occidentaux, Dalaï-Lama = bouddhisme. En règle générale, nous avons tendance à arrêter nos choix en fonction de ce que nous connaissons ou croyons connaitre. Ou en fonction du choix de la masse influencée par ce qu’on a l’habitude de lui répéter. Nous essayons de faire coller le tout à nos propres fantasmes. Avec le Tibet et le lamaïsme spéculé, il y a tout ce qu’il faut pour cela. C’est assez tripant de toucher du doigt un truc aussi dépaysant, tout plein de mystère, de spiritualité, de troisième œil (merci Rampa)… personnellement, j’adorerai faire un tour dans ce pays, ce n’est pas ironique. 


Ce n’est donc pas une tare de se laisser tenter par les blockbusters de la littérature bouddhique, je ne jette pas la pierre à qui que ce soit. Nous pouvons y trouver de même de très bonnes choses ! Ce n’est pas la faute non plus du mec de la Fnac, ou d’une autre enseigne, qui a rangé le rayon. C’est juste que c’est plus facile, que c’est le repère mis en avant, c’est vendeur. C’est un peu ce que l’on nous met à porté de la main. Nous avons juste un peu trop l’habitude de la tendre un peu trop facilement et de saisir le premier machin venu. 


La culture bouddhique, elle aussi, est devenue un produit de consommation courante.


Cependant, ne nous y trompons pas, j’ai un profond respect et une profonde admiration pour ce vieux moine qu’est le Dalaï-Lama. La majeure partie de ses livres est d’une grande richesse, tant sur le plan du témoignage humain que sous l’angle de la spiritualité, je m’y reporte souvent dans ma pratique ou dans mes réflexions. Si vous avez déjà eu l’occasion de le voir en chair et en os (et pourvu que ça dure !), ne serait-ce qu’à l’occasion de l’une de ses conférences, vous avez du vous rendre compte que c’est un petit bonhomme qui se pose là ! Il suffit ,pour se rendre compte de la véritable carrure du personnage, de lire la presse et de prendre la mesure de l’épine dans le pied qu’il représente pour le gouvernement chinois (j’ai bien dit gouvernement et non-pas : les Chinois).


C'est sans doute bien malgré lui, avec sa bouille sympathique et la noblesse de la cause qu’il défend, que le Dalaï-Lama s’est retrouvé affublé par les médias des attributs du  super VRP du bouddhisme en occident.  Souvent dans l’imaginaire collectif, du même coup,  il est perçu comme une sorte de pape des bouddhistes. Dans ce même imaginaire, c’est aussi le bouddhisme tibétain qui devient représentatif du bouddhisme en général.


Sauf que ce n’est pas un pape.  Du moins, ce n’est pas le mien. D’ailleurs, je n’en ai pas, c’est plus simple comme cela. Et ce n’est certainement pas celui de l’ensemble des bouddhistes de par le monde, l’idée de pape ou de chef religieux suprême, et absente de cette spiritualité. S’il y a amalgame et confusion au sujet du Dalaï-Lama, c’est sans doute parce qu’il a une double casquette, politique et religieuse… Et que nous ne nous foulons pas toujours la rate pour vérifier ce que nous entendons ou voyons. D’ailleurs, ce qui est amusant, c’est que l’on a parfois l’impression que s’investir dans le bouddhisme (tibétain) implique de s’impliquer automatiquement dans la cause tibétaine. Défendre le Tibet et la culture tibétaine, et tout à fait louable en soi. Mais, je pense qu’il n’est pas nécessaire d’être bouddhiste pour le faire. Fondamentalement, je ne serais pas un meilleur bouddhiste si je m’investis aussi dans la cause tibétaine. Or, dans le package Bouddhisme/Tibet, il y a, là aussi, un côté bien pratique pour notre égo. Je deviens bouddhiste, je deviens cool, et en plus, je n’ai pas à me casser la tête pour trouver un truc bien à faire pour aider mon semblable, une bonne cause à défendre, le Tibet est livré avec… Je deviens encore plus cool (sans trop me faire mal, le Tibet c’est vachement loin)! Du moins, le profil que je présente à mes semblables me parait cool. Cela ressemble un peu à de l’esbroufe, une bonne remontée de l’égo. C’est sans doute un piège à éviter. Devenir un poser à peu de frais, dans le fond (pour les punks, un poser, c’est quelqu’un qui joue au punk, qui ressemble à un punk, qui parle comme un punk… Mais qui n’a pas grand-chose d’authentique, qui n’est pas un punk, au fond).


En pensant à plusieurs des textes du vieux moine, j’ai parfois l’impression qu’il aimerait vraiment que nous fassions preuve d’un peu plus de discernement.


À côté de cela, attention, je ne dis pas que les Occidentaux qui pratiquent le bouddhisme des écoles tibétaines sont des débiles profonds qui n’ont rien compris (pour peu qu’ils ne s’égarent pas à revenir à une certaine forme de foi aveugle ou ne deviennent pas des récitants du dogme, et encore je préfère parler de gens mal informés). Loin de là ! Je dis juste que pour les gens qui s’aventurent vers le bouddhisme, il est important de se méfier de la forme et de chercher plutôt le fond. Il faut juste prendre un peu de recul face à la fascination tibétaine. Je ne fais que me rappeler de ce que dit justement le Dalaï-lama. Être bouddhiste, ça n’est pas se raser le crâne, s’habiller en bordeaux, apprendre le tibétain, manger tibétain, en bref devenir un tibétain. Réciter des mantras, comme autant de Notre Père et d’Avé Maria, s’agenouiller en vénération devant des statues ou leur nom, comme on le fait dans nos temples, ou ressortir des fragments d’aphorismes bouddhiques à tout bout de champ, histoire de dire qu’on en connait un rayon et épater la galerie, en balançant à tout bout de champ sa nouvelle étiquette à qui veut l’entendre, ou non. Miroir, mon beau miroir… Encore une fois, le "bouddhisme" ne consiste pas en une croyance aveugle, une simple répétition du geste, parce que c’est cool et que c’est planant de s’identifier aux images. Le bouddhisme ne consiste pas à une collection savante de connaissances du texte non plus. La proposition du bouddhisme consiste à une expérimentation, à l’échelle personnelle, une volonté de sens critique. On ne "croit" pas, on pratique. Le vieux moine souligne qu’il faut bien peser avant de changer d’orientation spirituelle. Bien comprendre de quoi il s’agit. Il faut bien apprécier le fait que le bouddhisme dans sa pratique est aux antipodes des religions révélées.


Ça, ce n’est pas toujours simple. Pourtant, il suffit de se rappeler que la forme n’est pas la finalité, et qu’il est facile de retomber et de s’attacher à des ritualisations qui ne seront que des bis repetita de celles des traditions religieuses ou spirituelles que l’on pourrait vouloir laisser derrière nous. Avec d’autres noms, d’autres gestes.  Il faut en convenir, ce qui ne sert pas à grand-chose, à part mettre un peu d’exotisme dans notre propre spiritualité, en continuant à se voiler la face, en espérant encore qu’un quelconque sauveur avec un nouveau nom, une quelconque et hypothétique force supérieure descendront du Ciel pour sauver nos misérables fesses. Cela revient, de toute façon à faire plus de la même chose, avec plus du même résultat, pas plus, pas moins. Normalement, c’est aux antipodes de ce que l’on va rechercher, si l’on est un tantinet sincère dans la volonté de changement. Tout miser sur le rite est un réflexe quasiment atavique que l’on rencontre souvent, hérité de la pratique des religions révélées. Cela n’a rien à voir avec le bouddhisme.


C’est en ce sens qu’il faut aussi se méfier du côté "spectaculaire" de bouddhisme des "écoles tibétaines", ou alors s’y engager en pleine conscience que l’important n’en est pas le rite, mais les enseignements qui en sont la raison.


Il est vrai que Bouddha n’a pas prononcé d’anathème contre les rites. Au contraire, il admit que le rite pouvait être un véhicule de la compréhension. Seulement, il le dit dans le cadre de la transmission du Dharma et dans la manière. Tout pragmatique qu’il l’était, il admit qu’il faudrait pour faire entendre sa proposition au plus grand nombre, s’adapter à chaque interlocuteur. Par le choix du langage, du vocabulaire, mais aussi par la forme. Pro de la Com, avant l’heure, il proposa donc l’idée d’utiliser certaines trames de rites existants, en en offrant une nouvelle traduction (ce n’est pas lui non plus qui à déposé le brevet de cette pratique de communication). Il faut bien resituer Gautama dans son époque… Seuls les membres des hautes castes étaient en mesure par leur éducation d’accéder directement à son enseignement. Pour les basses castes, la spiritualité devait se résumer à une répétition des gestes ordonnés par les religieux, sans en comprendre profondément le sens. La différence, dans la procédure de Gautama, était d’utiliser les gestes du culte, mais plus fondamentale, d’expliquer, même au plus simple, en s’adaptant à leur niveau de compréhension,  le fondement de sa philosophie. C’était en quelque sorte se servir du véhicule existant, comme d’un moyen d’amener à ceux qui auraient peut-être été trop perturbés, par l’idée d’abandonner les rites rassurants, l’enseignement d’un nouveau mode de pensée. Je pense qu’il est bon de se rappeler ici que ce mode de pensée, incitant à la réflexion, incluait l’idée que les castes n’avaient pas de raison d’être, d’ailleurs…


Seulement, comme le radeau est utile pour traverser une rivière sur le chemin, en revanche, est-il utile de porter l’embarcation ad vitam aeternam sur son dos, une fois l’obstacle passé ? Cela devient aberrant, si cela devient porter pour porter. Je crois qu’aujourd’hui, dans nos sociétés, chacun a reçu le minimum d’éducation pour comprendre le fondement et l’utilité du rite dans le bouddhisme. À mon sens, il reste une simple béquille à la pratique. Si cela aide le pratiquant, tant mieux. Tant que celui-ci est parfaitement conscient que le rite n’est pas la finalité.  Encore une fois, la pratique consiste en une étude de soi même d’une manière expérimentale (merci Zem), et non pas à singer des gestes qui ne vous apporteront quelque chose que sous réserve de pratiquer en premier lieu cette étude. J’y reviendrais quand il sera question de méditation (ce n’est pas pour tout de suite).


Quoi qu’il en soit, posez-vous toujours la question de savoir et comprendre ce qui est à la source de ce que vous ressentez quand vous êtes attiré par une spiritualité, quelle qu’elle soit, bouddhisme compris. C’est une pratique primordiale !


Pour en finir avec cette parenthèse, en cherchant un peu, de la documentation, hors blockbusters Dalaïo-tibétains, on en trouve. Hormis le livre de Levine (bien heureusement, ce n’est pas le seul !!!), il y a au moins celui de Walpola Rahula, qui ne paye pas de mine, c’est vrai. Mais, surtout pour les tout neufs du bouddhisme, remet un peu les pendules à l’heure, et permet d’éviter bon nombre d’écueils. Un très bon investissement.


Pour en revenir à la sacrée bonne idée de Levine, et mettre fin à cette sacrément longue digression, j’en vois qui dorment devant leur écran, je trouve que de parler de la vie de Gautama en premier lieu remet un peu les choses à leur place. Déjà parce que si cela vous casse les pieds au bout de cinq minutes, le reste le fera sans doute aussi. Dans le même temps, vous saurez rapidement que vous pouvez déjà revendre votre bouquin sur Ebay. Vous ne perdrez pas de temps.  Le bouddhisme, ce n’est pas pour vous, ou, du moins, c’est l’enseignement de Levine qui ne l’est pas. Trop direct, casse le mythe… Rassurez – vous, ce n’est pas très grave, y’a plein d’autres trucs spirituels très bien, j’en conviens, et je le pense.

 

Par contre, si le style, la petite histoire ne vous rebutent pas,   cela vous permettra d’avoir une bonne ligne directrice qui permettra le lecteur intéressé de s’y retrouver un peu mieux, surtout s’il débarque complètement. Celui-là pourra toujours acheter des bouquins concernant la vie de Siddhârta Gautama, s’il souhaite approfondir (ce qui me parait tout de même une bonne idée, en soi…)... Et acheter le bouquin de Levine vendu par les "pas intéressés" évoqués plus haut, afin de l’offrir à sa belle-sœur, son patron, les enfants de ses voisins… Sans rire, le récit que fait Levine reste vraiment accessible, et c’est vraiment bien pour qui veut commencer à comprendre en quoi Gautama fut un vrai Rebel (pas un poser) en son temps.

 

À suivre…

Par Niko - Publié dans : AGAINST THE STREAM - Communauté : partage
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